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“Une parole peu entendue”

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Un article à lire aussi dans le numéro 322 (décembre 2025) de CNRS le Journal (p 22-23).


La parole des femmes n’est guère écoutée par le monde médical, qui tend à sous-estimer la gravité de leurs symptômes. La sociologue Muriel Darmon décrypte les biais de genre qui influent sur l’écoute et sur la prise en charge qu’elles reçoivent.

Selon une récente étude de la Fondation hospitalière de France, 51 % des femmes estiment que leurs symptômes ont déjà été minimisés par un professionnel de santé (1). Leur parole serait-elle moins bien entendue que celle des hommes ?
Muriel Darmon (2) : Elle est en tout cas reçue d’une façon moins efficace par les professions médicales, d’après les études menées au sein de Gendhi, le projet de recherche sur les inégalités de genre en santé que je copilote. Lorsque les femmes expriment leurs symptômes, les médecins ont en effet tendance à les minimiser ou à les renvoyer à une cause psychologique (stress, crise d’angoisse, dépression…). Leurs symptômes sont souvent expliqués par autre chose que par la pathologie réelle. Ainsi, un certain nombre de femmes qui ont fait un infarctus ou un AVC ont pu s’entendre dire : « Calmez-vous, reposez-vous, on verra après… » Elles sont donc confrontées à des pratiques de relativisation, de découragement et de psychologisation de leurs maux. Cette écoute moins attentive pourrait même aller jusqu’à l’erreur médicale, comme le montrent les travaux – en cours – de Maud Gelly (3) sur le genre de l’erreur médicale.

N’est-ce pas en partie lié au fait que les spécificités de leurs pathologies sont moins bien connues ?
M. D. : Je ne me prononcerai pas à la place de mes collègues biologistes sur les spécificités du corps des femmes et de leurs pathologies. Ce que je peux dire en tant que sociologue, c’est que pendant longtemps, pour les médecins, l’infarctus a été une maladie d’hommes cadres de 50 ans, stressés au travail. Idem pour l’AVC. Cela amène à moins bien percevoir les cas féminins et à les concevoir comme étant « atypiques ». Ensuite, si les femmes ressentent certains symptômes de l’infarctus identiques à ceux des hommes, elles ont appris à repérer sur elles-mêmes un plus grand éventail de symptômes, plus ténus, discrets, là aussi éventuellement jugés « atypiques ». Parmi cette multitude qu’elles déclarent, les médecins ont plus de mal à reconnaître les symptômes classiques, car cela correspond moins au modèle qu’ils ont en tête.

Leur parole est-elle bien prise en compte par leur entourage ?
M. D. : Malheureusement, non… Dans nos travaux, nous avons par exemple montré qu’en cas d’AVC de leur conjointe, les hommes vont beaucoup moins la pousser à appeler les urgences qu’elles ne le font pour eux. Tandis qu’elles ont une meilleure culture médicale et constituent de « bons témoins » des AVC masculins, les hommes connaissent moins les symptômes et savent moins ce qu’il faut faire (appeler le 15 au lieu d’y aller en voiture). Parallèlement, nous avons aussi pu montrer que les femmes sont de mauvais témoins de leur propre AVC. Dans la BD où elle parle du sien (4), Margot Turcat raconte que lorsqu’elle s’est sentie mal, avant de contacter les urgences, elle a pris une douche, s’est rasé les jambes et lavé les cheveux pour être « présentable » à l’hôpital. Elle a aussi appelé ses parents pour leur confier son bébé. Prises par le « piège » du care (5), les femmes font passer la santé de leur famille en premier, parfois au
prix de la leur.

Quelles sont les conséquences de ces pratiques sur leur état de santé ?
M. D. : Cela a un impact majeur sur la prise en charge des pathologies dont le diagnostic ainsi que l’aiguillage dans le parcours de soins reposent sur la parole. C’est le cas des maladies de type cardio-vasculaire (infarctus ou AVC) ou neurologique, comme Alzheimer. Et cela en raison du délai de prise en charge des patientes : les femmes qui font un AVC arrivent trois fois plus tard aux urgences que les hommes. Cela explique pourquoi, si les femmes font moins d’AVC et d’infarctus que les hommes, elles en meurent plus. En cas d’AVC, elles récupèrent aussi moins bien.

Consulter des médecins femmes est-il un gage de meilleure écoute ?
M. D. : Certaines études avancent que les généralistes femmes ont de meilleurs effets sur tous les patients, hommes et femmes. Mais elles prennent toujours en charge les hommes de façon plus efficace. En réalité, que les médecins soient homme ou femme, on peut repérer une moindre ambition collective à l’égard des femmes. Dans le cas d’Alzheimer, par exemple, il y a une tolérance plus grande pour leurs problèmes cognitifs de la part des médecins, qui vont considérer que des générations de femmes n’ont pas été scolarisées longtemps… Il en va de même pour l’AVC : elles vont bénéficier de rééducations moins ambitieuses et plus courtes, parfois à leur propre demande, pour s’occuper des enfants ou « parce que c’est trop dur ». Si les médecins doivent tenir compte de la pénibilité de la rééducation et des désirs formulés par les patientes, ce ne doit pas être au détriment de leurs capacités.

Les biais de genre jouent-ils par ailleurs sur les prescriptions médicales ?
M. D. : En dépit des recommandations des autorités médicales très claires, anciennes et connues, il semble que les femmes ont moins de prescriptions médicamenteuses que les hommes, et des prescriptions moins dosées, à situation équivalente. Ce serait le cas pour les maladies coronariennes, l’insuffisance cardiaque, le diabète ou le cholestérol, et même la médecine cardio vasculaire en général.

Y a-t-il tout de même des données positives ?
M. D. : Bien sûr. Déjà, malgré ces biais, l’espérance de vie des femmes reste plus longue que celle des hommes et dépend moins de la classe sociale. Une des raisons est qu’elles ont un rapport plus régulier avec le monde médical, notamment pour des questions de santé féminine avec les accouchements, la gynécologie, mais aussi parce que ce sont elles qui prennent en charge la santé de leurs proches. Ensuite, la profession médicale est désormais consciente des problèmes liés au genre. Les professionnels et professionnelles font plus régulièrement appel à nous, les sociologues, sur ces questions. J’ai été invitée à faire des conférences dans des facs de médecine, en pharmacie, dans des congrès médicaux, mais aussi dans de nombreux services hospitaliers. Nous sommes à un moment où sciences sociales, biologiques et médicales peuvent vraiment travailler ensemble pour la santé et le bien-être communs.

Propos recueillis par Stéphanie Arc

1. Voir : tinyurl.com/santedesfemmes
2. Directrice de recherche au Centre européen de sociologie et de science politique
de la Sorbonne (CESSP, unité CNRS/EHESS/Université Panthéon-Sorbonne).
3. Chercheuse au CESSP.
4. Ça me prend la tête, de Margot Turcat, Larousse, 2025.
5. Fait de prendre soin des autres.

Published in Actualité Articles de presse Journalisme scientifique