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« Réussir à cohabiter est ce qu’il y a de plus difficile » entretien avec Dominique Wolton, pour "CNRS le Journal", septembre 2019

À l’ère du numérique triomphant et dans un monde globalisé, Dominique Wolton prône une conception de la communication qui privilégie l’homme sur la technique, la démocratie sur l’économie, et dans laquelle les scientifiques ont leur rôle à jouer.

La revue Hermès organise le 10 septembre au CNRS un colloque sur « L’information et la communication au cœur des connaissances ». En quoi ces rencontres-débats sont-elles importantes ?
Dominique Wolton1 Cette journée est d’abord symbolique : elle rappelle que sur les 80 ans d’existence du CNRS, il y a eu 40 ans de recherches sur l’information et la communication. Pourtant, cette question n’est, à mon avis, pas suffisamment prise en compte dans la recherche, parce qu’elle est dévalorisée : la communication est par exemple associée à la manipulation et l’information de plus en plus aux fake news. Ces deux concepts sont pourtant centraux pour penser les évolutions du XXIe siècle : premièrement, avec le développement du numérique, on produit beaucoup plus d’informations qu’autrefois, et l’interactivité est beaucoup plus rapide. Cela a des conséquences sur le travail des chercheurs et on peut réfléchir aux avantages et aux inconvénients de ce monde saturé d’informations pour la production des connaissances. Deuxièmement, il s’agit d’interroger les conditions d’échange de ces informations, autrement dit la communication. Parce qu’elle implique une relation entre êtres humains, la communication est en effet plus complexe que l’information, qui est un message. Et la relation c’est la découverte de l’altérité, donc de l’incommunication. S’il suffisait d’informer pour communiquer, on le saurait… Lors du séminaire, nous appliquerons cette démarche à cinq sujets : « Démystifier les algorithmes », « L’interdisciplinarité en questions », « La communication aux frontières d’un dialogue science-politique », « Les machines remplaceront-elles les traducteurs ? » et « L’Europe à l’épreuve de la mondialisation et des populismes ». L’idée est de montrer que l’on ne peut plus faire de la recherche sans y intégrer les problématiques de l’information et de la communication.

Le « technicisme » est l’une des idéologies dominantes actuelles… une fascination à laquelle les chercheurs n’échappent pas eux-mêmes ?
D.W. : L’époque actuelle est celle de l’acmé de la technique : nous passons des heures sur les écrans, la « société numérique » s’est installée. Et ses « bienfaits » sont très peu interrogés : le numérique est le symbole du progrès et Internet synonyme de créativité et de liberté – c’est vrai pour les dictatures, mais tous les pays du monde ne sont pas des dictatures… Par ailleurs, les gens fondent des espoirs inouïs sur les promesses de l’intelligence artificielle, des big data, de l’homme augmenté, des robots – c’est l’autre idéologie dominante : le « scientisme ». On anthropomorphise les machines et on voit l’ordinateur comme le double de notre cerveau : un cerveau en mieux. Certes, c’est la première fois qu’une idéologie vise à décupler nos capacités cognitives plutôt qu’à domestiquer la nature, la matière et l’espace. Mais le problème, c’est que toute critique de ce consensus est qualifiée de passéiste ou de technophobe, et c’est bien la preuve qu’il s’agit d’une idéologie ! Le monde de la recherche est lui-même fasciné par ces données innombrables et par les algorithmes. Or les chercheurs devraient être les premiers à adopter une distance critique. Il faut interroger le pouvoir immense des industries impériales de l’information, de la connaissance, de la culture et de la communication que sont Google, Apple, Amazon et Facebook, et « démystifier » les algorithmes, qui restent des constructions humaines.

Dialogue entre les savoirs et les chercheurs, l’interdisciplinarité est elle-même une forme de communication « au cœur des connaissances » : quelles difficultés rencontre-t-elle et comment les dépasser ?
D.W. : L’interdisciplinarité est le plus bel exemple de la communication, parce qu’elle oblige des chercheurs de différentes disciplines à se rapprocher alors qu’ils n’ont pas les mêmes cultures, valeurs, méthodes, et qu’ils sont même parfois en désaccord. Or c’est justement ainsi que se passe la communication : d’abord on essaie de se comprendre, la plupart du temps on bute sur l’incommunication, puis on se met à négocier pour trouver un terrain d’entente. Soit la négociation réussit et on cohabite, soit elle échoue et c’est l’acommunication. Le concept de communication comprend donc ces trois dimensions : partage, négociation, échec. Réussir à cohabiter est ce qu’il y a de plus difficile : l’incommunication et la négociation représentent l’essentiel de notre vie privée, publique, politique, et… scientifique. Quelle que soit la diversité des disciplines, elles doivent apprendre à travailler ensemble. Les concepts d’information et de communication peuvent jouer en cela un rôle majeur, en favorisant le rapprochement de disciplines hier séparées, et souvent concurrentes, et en valorisant les processus de négociation et de cohabitation.

En quoi les concepts de communication et d’information éclairent-ils aussi les nouvelles relations entre sciences et société ?
D.W. : C’est encore une question de négociation et de cohabitation. À Hermès, nous pensons que c’est en étant « dans le monde » que les scientifiques peuvent contribuer aux progrès des sociétés. Actuellement, il y a d’une part une responsabilité politique des sciences et de l’autre, des demandes formulées par la société – sur le réchauffement climatique, les OGM… Alors oui, il faut inciter les scientifiques à intervenir dans l’arène sociale, mais il n’est pas question non plus qu’ils ne fassent que suivre les demandes de la société, ils doivent garder leur indépendance. Il faut donc préserver une négociation constante entre le calme de la recherche et l’espace public. Typiquement, cet enjeu politique des scientifiques pour demain est une application du modèle de la communication que je défends.

Selon vous, les nouveaux outils du numérique (mail, messagerie instantanée…) ne facilitent pas nécessairement la communication, bien au contraire…
D.W. : En effet, avec Internet et les réseaux, nous sommes dans des interactions permanentes mais nous ne communiquons pas pour autant car si tout le monde s’exprime, on ne se comprend pas toujours et on n’est pas forcément d’accord. Face aux difficultés de la communication humaine, nous avons tendance à préférer la performance des interactivités techniques, qui transmettent de l’information. Mais il y a un décalage indépassable entre la vitesse, la rationalité, l’efficacité des techniques et la lenteur des hommes, leur complexité, leur irrationalité. On rêve de réduire les incertitudes et les ambiguïtés de la communication humaine, comme on rêve de traduction automatique pour « simplifier » les échanges. Mais traduire, comme communiquer, c’est jeter des ponts entre des espaces mentaux et symboliques différents, et les machines ne peuvent remplacer les traducteurs humains. C’est pourquoi le métier d’interprète doit être revalorisé car plus le monde s’ouvre, plus ils sont indispensables : ils sont des passeurs, des réducteurs d’incompréhension – le même raisonnement pourrait s’appliquer au rôle fondamental des archivistes et documentalistes par rapport à l’explosion des informations et des connaissances. La traduction devrait ainsi être la première industrie d’une mondialisation qui met la diversité culturelle et l’altérité au cœur de son projet.

Un projet qui pourrait être celui de l’Europe à l’épreuve de la mondialisation et de la montée de populismes…
D.W. : Si les techniques et les messages sont mondiaux, les cultures, elles, ne le sont pas : il y a un décalage irréductible entre la diversité culturelle et le caractère mondial des outils numériques. Bien qu’il soit globalisé d’un point de vue économique et financier, le monde peut succomber aux communautarismes politiques, religieux et culturels. Et la technique ne peut pas grand-chose contre les violences identitaires. L’exemple de l’Europe prouve au contraire que seule la politique peut éviter cette dérive. Avec vingt-quatre langues officielles, vingt-huit pays, 500 millions d’habitants d’accord sur rien, l’Europe est le royaume de l’incommunication, un espace où tout le monde se parle sans forcément se comprendre. Et pourtant, ça marche ! malgré l’annonce systématique de son échec. C’est pourquoi, par exemple, il faudrait renforcer et valoriser l’apprentissage d’autres langues européennes que la sienne, ouvrir sur l’histoire des civilisations, insister sur les traditions et les relations entre l’Europe et le reste du monde, mais aussi travailler davantage sur les sujets d’incommunication : migrations, solidarité intra-européenne, diplomatie… afin de mieux se respecter et peut-être de cohabiter un peu plus. Il est indispensable de prendre en compte les diversités culturelles et historiques dans les négociations politiques, économiques et culturelles si l’on veut éviter qu’elles ne deviennent des facteurs de conflit et de haine. ♦

  1. Dominique Wolton, directeur de recherche au CNRS, dirige la revue internationale Hermès (CNRS Éditions).
    en ligne sur CNRS le Journal