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Lesbiennes : en finir avec les clichés Tribune • CNRS le journal, le 26 juin 2015

L’homosexualité féminine est l’objet de nombreuses idées reçues, allant de ses causes supposées à l’apparence physique des lesbiennes. Auteur d’un livre sur le sujet, Stéphanie Arc tente de démêler le vrai du faux.

Qu’une femme se sente attirée par les corps féminins, qu’elle vive des amours saphiques, et la voici désignée comme « lesbienne », terme assorti d’une liste de caractéristiques à la fois masculines et misandres. Autant de traits qui la singularisent et la distinguent de l’ensemble de la population, entendre de la population hétérosexuelle. Sa sexualité devient alors ce qui la définit : le socle de son identité. Une identité taillée dans le bois des idées reçues, qui portent tant sur son apparence physique que sur les causes de son lesbianisme. Selon l’opinion commune, les femmes qui ont des rapports homosexuels s’avèrent donc fondamentalement différentes des autres femmes. Mais cette affirmation est-elle conforme à la réalité ?

Des femmes aux profils très divers

En France, bien qu’on compte assez peu d’études sur l’homosexualité féminine – un sujet jusqu’alors déconsidéré par la recherche académique et essentiellement documenté par les associations LGBT –, elles s’accordent toutes sur une chose : la pluralité des vécus et des profils des femmes qui aiment les femmes. Pas plus que « la femme » existe, « la lesbienne » n’existe pas. Qu’en est-il, par exemple, de la « virilité » qui leur est attribuée ? Dans l’étude « Visibilité des lesbiennes et lesbophobie » (SOS homophobie, 2015), la majorité des enquêtées1 se décrivent comme « féminines » (53 %), voire « très féminines » (8 %). Parallèlement, une lesbienne sur quatre se définit comme « androgyne », une sur dix comme « masculine » et 1 % comme « très masculine » ; un tiers d’entre elles portent les cheveux longs, un tiers les cheveux mi-longs et un tiers courts.

Image du film “La Belle Saison”, de Catherine Corsini, en salles le 19 août 2015. Situé dans les années 70, il raconte l’histoire d’amour entre Delphine (Izïa Higelin) et Carole (Cécile de France), contrariée par la lesbophobie et par les préjugés de classe. © CHAZ Productions

Quant à leur jeunesse, si certaines rapportent qu’elles étaient des « garçons manqués », nombreuses sont celles dont l’enfance a coïncidé avec les normes de genre (Chetcuti, 2010). Une même variété caractérise leurs parcours amoureux (âge de la première relation homosexuelle, relations hétérosexuelles ou non, etc.) ou la manière dont elles se définissent (lesbienne, bi, hétéro, hors catégorie). Les femmes lesbiennes n’ont donc a priori qu’un seul point commun : éprouver du désir pour le même sexe.

Qu’en est-il des causes de leur homosexualité ? La question mobilise tant la biologie que la psychanalyse, la psychologie que la médecine. Inné, le lesbianisme serait lié à des variations hormonales (McFadden, 1998 ; Breedlove et al., 20002 ; Savic et Lindström, 20083 ; Balthazart, 2009) auxquelles sont associés des facteurs épigénétiques (Rice et Friberg, 2012)4. D’après ces chercheurs, les femmes qui éprouvent du désir pour le même sexe ont été exposées à des taux d’androgènes excessifs durant leur vie prénatale, ce qui a « masculinisé » chez elles « les structures cérébrales responsables de l’orientation sexuelle ».

Lorsqu’on considère leur homosexualité comme acquise, on l’attribue diversement à une identification très précoce au genre masculin (« Ce sont des garçons manqués ») ; aux relations avec leur père ou leur mère ; à un développement psycho-sexuel spécifique (Freud, 1920) ; à une agression sexuelle par un homme ; à des convictions féministes ; ou à une série de déceptions amoureuses avec le « sexe fort ».

Un manque de recherches crédibles sur le sujet

Or la plupart des recherches sur la question s’avèrent peu crédibles car présentant trois biais majeurs : d’abord, c’est dans la masculinité (inversion, transidentité…) ou dans le rapport aux hommes (agression, déception, haine, concurrence, identification…) qu’elles situent l’origine du lesbianisme. Elles sont androcentrées ; ensuite, elles placent le lesbianisme du côté de l’anomalie (inversion, arrêt du développement sexuel, dysfonctionnement des relations parentales, etc.). Elles sont hétérocentrées ; enfin, elles reposent sur l’idée que, par nature, il existe deux sexes et deux seulement (homme/femme) et que, par nature, ils s’attirent. Elles sont donc binaires. Pour l’heure, les « causes » précises de l’homosexualité n’ont pas été identifiées. Est-elle innée ? Rien ne le prouve. Côté hormones, que ce soit au stade prénatal ou postnatal, il s’avère hautement improbable qu’elles aient la moindre influence sur l’orientation sexuelle (Vidal, 2005). Côté gènes, alors que la piste du « gène gay » (Dean Hammer, 1993) a été définitivement démentie en 1999, l’hypothèse des epi-marks ne peut pas être vérifiée. L’homosexualité est-elle acquise ? Si l’on en croit Freud, « tous les hommes sont capables d’un choix d’objet homosexuel et ils ont fait ce choix dans l’inconscient » 5. On « devient » donc homosexuelle comme on « devient » hétérosexuelle : des processus psychologiques inconscients alimentés par nos relations sociales orientent nos désirs vers l’un ou l’autre sexe, puis nous faisons un « choix en situation » (Beauvoir, 1949). Mais les lesbiennes sont-elles pour autant des femmes comme les autres ?

S’il n’y a pas de profil type de lesbienne, les femmes qui aiment les femmes ont au fil de leur existence bon nombre d’expériences communes, notamment liées au fait que leurs amours sont minoritaires, réprouvées, à la marge. Et c’est en cela, et en cela seulement, qu’elles se distinguent des femmes hétérosexuelles. Dans une société tout entière bâtie sur l’hétérosexualité, où l’on parle si peu du lesbianisme quand on ne le bannit pas, ces expériences s’avèrent singulières. Parce que puissamment libératrices, certaines d’entre elles sont singulièrement heureuses, et nous citerons, au féminin pluriel, les premiers émois et étreintes, le premier amour, la prise de conscience de son homosexualité, l’affirmation de son identité, le coming-out, le sentiment d’appartenance à une communauté, l’exploration d’une culture alternative, parfois l’enfantement et la maternité, ou le mariage…

D’autres événements s’avèrent au contraire singulièrement désagréables, voire douloureux, lorsque leur homosexualité fait des femmes une cible. Invectives d’un passant, rejet d’une mère, licenciement d’un employeur, menaces d’une voisine… En France, 59 % des enquêtées déclarent ainsi avoir vécu de la lesbophobie au cours des deux dernières années (SOS homophobie, 2015), dont 47 % dans l’espace public, majoritairement sous la forme d’insultes (73 %). Bien que l’homophobie soit condamnée par la loi française, les femmes homosexuelles demeurent confrontées à un phénomène de stigmatisation sociale spécifique, qui se manifeste par des préjugés négatifs, des agressions physiques, de la violence psychologique, et cela dans toutes les sphères de la vie (milieu scolaire, travail, santé, etc.).

Manifestation pour la Journée internationale des femmes
La Coordination lesbienne en France, lors d’une manifestation pour la Journée internationale des femmes en 2009. Le terme lesbophobie est entré en 2015 dans le Petit Robert. © FANNY/REA

Par ailleurs, bien que le mariage et l’adoption leur aient été ouverts en France le 18 mai 2013, elles subissent toujours des discriminations : dans les faits, à moins de mentir sur leur vie amoureuse, elles n’ont quasiment aucune chance de se voir accorder l’adoption ; l’assistance médicale à la procréation (AMP) leur demeure interdite dans l’Hexagone ; enfin, puisqu’elle ne peut pas le reconnaître légalement, la « deuxième » maman doit entreprendre d’adopter l’enfant que sa compagne a mis au monde, et cela même si elles sont mariées. Comme les autres, les lesbiennes ne le sont donc pas… parce qu’elles ne sont toujours pas considérées comme telles.

Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS. 


Notes

  • 1. Sur les 7 126 répondantes, 78 % se déclarent lesbiennes et 16 % bisexuelles.
  • 2. « Finger-Length Ratios and Sexual Orientation », Terrance J. Williams et al., Nature, 30 mars 2000, vol. 404 : 455-456.
  • 3. « PET and MRI Show Differences in Cerebral Asymmetry and Functional Connectivity Between Homo- and Heterosexual Subjects », Ivanka Savic et Per Lindström, PNAS, 8 juillet 2008, vol. 105 (27) : 9403-9408.
  • 4. Selon cette étude, nous serions porteurs de gènes qui déterminent notre attirance pour les femmes et notre attirance pour les hommes. Au cours de l’ontogenèse, des mécanismes chimiques ou epi-marks réduiraient ou supprimeraient l’expression des gènes de l’attirance pour les hommes chez les hommes, et de l’attirance pour les femmes chez les femmes. « Homosexuality as a Consequence of Epigenetically Canalized Sexual Development, The Quarterly Review of Biology, décembre 2012, vol. 87 (4).
  • 5. Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905.

 

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