Bretagne, sentier côtier. Le paysage est sublime : la mer à l’infini, les falaises majestueuses, l’horizon qui se perd dans le bleu. Mais au sol, accrochés aux herbes comme des lambeaux de peau morte, des morceaux de plastique noir parsèment le chemin. D’où viennent-ils ? Qui les abandonne là ? Sont-ils vraiment aussi anodins qu’on veut bien le croire ? Une journaliste, intriguée par ces déchets omniprésents, décide de mener l’enquête. Des champs de maraîchers aux laboratoires de biochimie, des usines de recyclage aux bureaux feutrés des industriels de la plasticulture, elle va remonter méthodiquement la filière et découvrir les secrets soigneusement dissimulés du système agro-industriel. Avec Comment je n’ai pas sauvé la terre, Stéphanie Arc signe une fiction documentaire aux accents poétiques qui questionne, avec tendresse et ironie, nos modes de production alimentaire et l’impuissance individuelle face à un système implacable. Le titre lui-même annonce la couleur : il ne s’agit pas ici d’un récit héroïque où l’enquêtrice terrasse les méchants pollueurs et sauve la planète. Non, Stéphanie Arc assume d’emblée l’échec relatif de sa démarche, cette lucidité désabusée de qui comprend que la conscience individuelle ne suffit pas à renverser des structures économiques profondément ancrées. Cette honnêteté intellectuelle, teintée d’autodérision, a constitué pour moi l’une des grandes forces du livre. Plutôt que de nous vendre un espoir ou de sombrer dans le catastrophisme paralysant, l’autrice choisit une autre voie: celle de l’action consciente de ses propres limites. L’entrée en matière peut déstabiliser au premier abord. Stéphanie Arc nous plonge directement dans son enquête, sans préambule superflu ni longue mise en contexte. On se retrouve immédiatement sur ce sentier côtier breton, face à ces mystérieux lambeaux noirs, avec pour seule boussole la curiosité de la narratrice. Ce choix narratif peut frustrer les lecteurs en quête de repères clairs, mais accrochez-vous car il s’avère finalement ingénieux. Pas de fioritures inutiles, pas de digressions : Stéphanie Arc va à l’essentiel et nous embarque d’emblée dans cette investigation aux allures de polar environnemental. Le style se révèle particulièrement prenant. On a l’impression de lire un rapport personnel, un compte-rendu d’enquête intime que l’autrice partagerait avec nous dans une forme de confidence. La prose est fluide, accessible, jamais prétentieuse malgré la complexité technique de certaines questions abordées. Stéphanie Arc est elle-même journaliste scientifique pour le CNRS, et maîtrise donc parfaitement l’art de vulgariser. Elle sait rendre compréhensibles les enjeux biochimiques et industriels sans noyer le lecteur sous un jargon barbant. Cette clarté d’écriture sert le propos : elle permet de comprendre les mécanismes de la pollution plastique agricole, de suivre le fil de l’enquête sans se perdre dans les détails techniques. L’une des réussites majeures du livre réside dans l’équilibre subtil que Stéphanie Arc parvient à maintenir entre jugement et compréhension, entre dénonciation et nuance. On sent constamment cette tension entre l’indignation légitime face aux dégâts environnementaux et la volonté de ne pas céder aux conclusions hâtives. Elle refuse la facilité du discours militant binaire qui désignerait des coupables évidents à lyncher. Elle prend le temps d’interroger, de vérifier, de s’assurer que les responsables qu’elle identifie sont bien les véritables responsables. Cette rigueur journalistique transforme le récit en véritable enquête où les preuves s’accumulent progressivement. Le choix de travailler directement chez une famille de maraîchers constitue un tournant narratif décisif. Plutôt que de mener son investigation à distance, depuis le confort d’un bureau, la narratrice s’immerge dans le quotidien agricole…Et le lecteur avec elle. Elle noue des liens avec ces hommes et ces femmes qui travaillent la terre, partage leurs gestes, leurs contraintes, leurs dilemmes. Cette proximité humanise considérablement le propos. On ne parle plus abstraitement de « l’agriculture intensive » ou « des pollueurs », mais de personnes concrètes, souvent elles-mêmes face à des contraintes et blocages qui ne leur laissent que très peu de choix. Les agriculteurs sont ici les maillons d’une chaîne qui les dépasse et les broie autant qu’elle dégrade l’environnement. C’est précisément cette capacité à dévoiler la complexité du système agro-industriel qui fait la valeur du livre. Stéphanie Arc remonte méthodiquement la filière, des champs aux laboratoires, des centres de recyclage aux sièges sociaux des multinationales de la plasticulture. À chaque étape, elle nous fait découvrir de nouveaux acteurs, de nouveaux enjeux, de nouvelles logiques économiques qui s’emboîtent pour former un ensemble cohérent mais destructeur. Le plastique agricole n’est pas le fruit d’une négligence isolée, mais le produit d’un mode de production qui privilégie systématiquement la rentabilité à court terme sur la préservation environnementale à long terme. L’ironie qui parsème le récit évite que celui-ci ne sombre dans le découragement dépressif. Stéphanie Arc observe ses propres tentatives avec une tendresse amusée, consciente du décalage entre l’ampleur du problème et la modestie de ses moyens d’action. Cette autodérision n’est ni cynique ni résignée : elle témoigne plutôt d’une lucidité salutaire sur les limites de l’engagement individuel. On ne sauvera pas la terre seule, avec sa bonne volonté et son indignation, aussi légitimes soient-elles. Mais cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à agir, à comprendre, à témoigner. Comment je n’ai pas sauvé la terre n’est ni tout à fait un essai, ni tout à fait un roman, ni tout à fait un reportage. C’est un livre hybride qui emprunte à chacun de ces formats ses forces respectives : la rigueur documentaire de l’enquête journalistique, la subjectivité assumée du récit personnel, la mise en intrigue romanesque qui maintient l’attention du lecteur. Si le livre excelle à diagnostiquer, à décrire, à analyser les mécanismes de la pollution plastique agricole, il laisse cependant le lecteur avec ses questions : et maintenant, on fait quoi ? Certes, le titre prévenait déjà qu’il ne s’agirait pas d’un manuel de sauvetage planétaire. Néanmoins, après avoir si bien compris le problème, on aimerait quelques pistes pour contribuer, même modestement, à des changements structurels. Cette frustration témoigne cependant de la réussite du livre : il nous a suffisamment convaincus de l’urgence pour que nous souhaitions passer à l’action. Finalement, Comment je n’ai pas sauvé la terre s’est imposée pour moi comme une lecture essentielle pour quiconque s’intéresse aux enjeux environnementaux contemporains, et particulièrement à la pollution plastique souvent invisibilisée de l’agriculture intensive. C’est un livre qui questionne nos certitudes confortables, qui complexifie notre regard sur les « bons » et les « méchants » de l’histoire environnementale, qui nous rappelle que la conscience individuelle, bien que nécessaire, ne suffira jamais à renverser des structures économiques profondément établies. À défaut de sauver seule la terre, Stéphanie Arc nous donne les outils pour comprendre pourquoi elle s’effondre. Et c’est déjà beaucoup.
Elle nous a fait attendre… Six ans déjà depuis Quitter Paris(1). Stéphanie Arc, journaliste scientifique, chargée de cours en création littéraire, spécialiste des questions de genre (2), pratique le roman avec assez de parcimonie pour que chacune de ses incursions dans ce domaine soit précieuse.
Le roman ? Si on pouvait à bon droit se poser la question à propos de la fiction précédente, elle paraît ici encore plus légitime. La narratrice, journaliste scientifique elle aussi, séjourne en Bretagne chez ses parents. Soudain frappée par l’abondance des débris de plastique polluant champs et falaises, elle s’en indigne. Ils foisonnent surtout autour de l’exploitation agricole des voisins, Sylvain et Dom. Le bruit court même que ceux-ci brûleraient sacs et bâches. C’en est assez pour que notre amie se lance dans une enquête personnelle et discrète, qui va la conduire à fréquenter et à séduire le couple de paysans, à leur proposer de travailler avec eux, à fabriquer un faux certificat l’autorisant à effectuer un stage dans leur exploitation. Mais, bientôt, elle sera conduite à remonter plus haut dans la chaîne des responsabilités. La voilà interviewant une écotoxicologue, un attaché de direction à la coopérative agricole locale, le délégué général du Comité de la plasticulture… jusqu’à pénétrer « dans l’antre du dragon », où voisinent « la Fédération de la Plasturgie », « le Groupement de la Plasturgie industrielle et des Composites » et autres entités tout aussi inquiétantes. C’est là, d’une certaine manière, tout le roman.
Tintin et les « diables fourchus »
N’attendez pas de moi que je vous résume les informations ni les conclusions qu’il contient. Lisez-le. Vous saurez tout sur les usages agricoles des matières plastiques, en particulier sur les « paillages », cette technique consistant à recouvrir le sol de façon à ne laisser à nu que l’espace nécessaire au plant, et d’éviter ainsi la prolifération des mauvaises herbes.
La question qui se trouve exposée ici, avec toute l’honnêteté et la précision qui s’imposent, est importante. Passionnera-t-elle le lecteur de roman ?… C’est à voir. Mais, vous vous en doutez, il y a d’autres choses dans le livre de Stéphanie Arc. Il y a, disais-je, une enquête. C’est-à-dire des malfaiteurs, les débris de plastique, ces « versatiles-suspects », ces « diables-fourchus », ces « envahisseurs-secrets »… Il y a, surtout, une enquêtrice. Portée par l’écriture nerveuse et inventive de son autrice, elle court de droite et de gauche avec une énergie, une vitalité, un humour mâtiné d’auto-ironie qui la situeraient quelque part entre Tintin et les Pieds nickelés. Fausse innocence, faux documents, espionnage, avec un peu de bonne volonté on verrait dans ce récit une forme nouvelle de thriller écologique.
Cependant les enquêteurs de fiction enquêtent toujours avant tout sur eux-mêmes. Ils changent en se découvrant à mesure qu’ils découvrent. Cette enquêtrice-ci ne fait pas exception à la règle. Et ce qui apparaissait d’abord comme un roman éducatif se révèle vite une sorte de récit d’initiation. À quoi ?… À l’ambiguïté. Plus notre détective progresse, plus ses certitudes s’effritent et plus la complexité du monde se déploie : les faiblesses coupables du consommateur (la synthèse chimique « coûte beaucoup moins cher ») ; la réalité quotidienne et contraignante à laquelle sont confrontés les agriculteurs, en l’espèce les fameux voisins, sympathiques, « convaincants » parce que « généreux », ayant « conscience des problèmes » et « tentant d’inventer des solutions ». Quant aux représentants de l’industrie, tous ne sont pas non plus si obtus que ça…
« Une envie folle »
Il ne s’agit pas, bien entendu, de prôner le déni, l’indifférence ou la résignation, mais d’envisager une question compliquée sous tous ses angles. Par ailleurs, Stéphanie Arc est trop subtile pour ne pas inclure dans les données du problème le personnage même qui le pose. Ce n’est pas en effet seulement la complexité des faits qui se découvre peu à peu. Ce sont aussi les motivations présidant à l’enquête. Il y va d’un désir. L’héroïne le dit : « Je voulais faire un stage dans leur exploitation. Ainsi, je pourrais passer du temps avec eux (…). Cela faisait partie de mon plan, mais surtout j’en avais une envie folle ». Pourquoi ? Seraient-ce les matières plastiques elles-mêmes l’objet de sa passion, ces matières qui lui apparaissent en rêve et dans lesquelles, « folle de joie de les revoir », elle se roule avec délice ?… Serait-ce plutôt ce couple de voisins, pour lesquels elle éprouve une véritable fascination, qu’elle épie et dont elle écoute les conversations derrière la haie ? Ou est-ce plus précisément l’aimable Sylvain – « Ce que je voulais, moi, c’était traîner avec lui (…), le regarder s’occuper de ses animaux » ?…
On pourrait sans doute remonter vers des zones plus obscures encore. Tout cela, au fond, est peut-être une histoire de famille, ou de familles. Il y a celle que forment les voisins et leurs deux petites filles. Mais il y a aussi celle de la narratrice, famille militante au sein de laquelle elle a passé une enfance placée sous le signe du « catastrophisme éclairé », avec badges et collages nocturnes. À présent désabusé, le père semble avoir joué là un rôle essentiel. Et notre narratrice lâche au détour d’une page : « Je comprenais très bien qu’on prolonge l’ombre de son père ou que l’on veuille s’y arracher ». Soucieuse de découvrir, près de Sylvain, « ce que soigner veut dire », pleine de zèle dans l’apprentissage de la culture des « cocos », elle se place par rapport à lui dans une position qu’il est difficile de ne pas dire filiale.
Cette affaire de polymères en bord de mer serait donc une histoire de pères ? En tout cas, elle s’arrête quand, soudain, l’ex-enquêtrice « les recon[naît] à peine, [ses] chers voisins ». « Peut-être avions-nous vieilli », suppute-t-elle. « La magie s’était envolée »… Quelque chose n’est plus d’actualité, mais quoi ? Stéphanie Arc se garderait bien de creuser les terrains friables ou d’éclairer les zones d’ombre. Récit documentaire, quasi-roman policier, réflexion politique, coup de sonde dans les profondeurs de la conscience militante ? Les approches possibles se superposent, incitant à une étrange lecture stratifiée. On privilégiera à son gré une couche ou l’autre. L’intérêt principal réside dans leur empilement. P. A.
Comment je n’ai pas sauvé la terre : on en parle…
Published 11 février 2026 by Stéphanie Arc
Bretagne, sentier côtier. Le paysage est sublime : la mer à l’infini, les falaises majestueuses, l’horizon qui se perd dans le bleu. Mais au sol, accrochés aux herbes comme des lambeaux de peau morte, des morceaux de plastique noir parsèment le chemin. D’où viennent-ils ? Qui les abandonne là ? Sont-ils vraiment aussi anodins qu’on veut bien le croire ? Une journaliste, intriguée par ces déchets omniprésents, décide de mener l’enquête. Des champs de maraîchers aux laboratoires de biochimie, des usines de recyclage aux bureaux feutrés des industriels de la plasticulture, elle va remonter méthodiquement la filière et découvrir les secrets soigneusement dissimulés du système agro-industriel.
Avec Comment je n’ai pas sauvé la terre, Stéphanie Arc signe une fiction documentaire aux accents poétiques qui questionne, avec tendresse et ironie, nos modes de production alimentaire et l’impuissance individuelle face à un système implacable.
Le titre lui-même annonce la couleur : il ne s’agit pas ici d’un récit héroïque où l’enquêtrice terrasse les méchants pollueurs et sauve la planète. Non, Stéphanie Arc assume d’emblée l’échec relatif de sa démarche, cette lucidité désabusée de qui comprend que la conscience individuelle ne suffit pas à renverser des structures économiques profondément ancrées. Cette honnêteté intellectuelle, teintée d’autodérision, a constitué pour moi l’une des grandes forces du livre. Plutôt que de nous vendre un espoir ou de sombrer dans le catastrophisme paralysant, l’autrice choisit une autre voie: celle de l’action consciente de ses propres limites.
L’entrée en matière peut déstabiliser au premier abord. Stéphanie Arc nous plonge directement dans son enquête, sans préambule superflu ni longue mise en contexte. On se retrouve immédiatement sur ce sentier côtier breton, face à ces mystérieux lambeaux noirs, avec pour seule boussole la curiosité de la narratrice. Ce choix narratif peut frustrer les lecteurs en quête de repères clairs, mais accrochez-vous car il s’avère finalement ingénieux. Pas de fioritures inutiles, pas de digressions : Stéphanie Arc va à l’essentiel et nous embarque d’emblée dans cette investigation aux allures de polar environnemental.
Le style se révèle particulièrement prenant. On a l’impression de lire un rapport personnel, un compte-rendu d’enquête intime que l’autrice partagerait avec nous dans une forme de confidence. La prose est fluide, accessible, jamais prétentieuse malgré la complexité technique de certaines questions abordées.
Stéphanie Arc est elle-même journaliste scientifique pour le CNRS, et maîtrise donc parfaitement l’art de vulgariser. Elle sait rendre compréhensibles les enjeux biochimiques et industriels sans noyer le lecteur sous un jargon barbant. Cette clarté d’écriture sert le propos : elle permet de comprendre les mécanismes de la pollution plastique agricole, de suivre le fil de l’enquête sans se perdre dans les détails techniques.
L’une des réussites majeures du livre réside dans l’équilibre subtil que Stéphanie Arc parvient à maintenir entre jugement et compréhension, entre dénonciation et nuance. On sent constamment cette tension entre l’indignation légitime face aux dégâts environnementaux et la volonté de ne pas céder aux conclusions hâtives. Elle refuse la facilité du discours militant binaire qui désignerait des coupables évidents à lyncher. Elle prend le temps d’interroger, de vérifier, de s’assurer que les responsables qu’elle identifie sont bien les véritables responsables. Cette rigueur journalistique transforme le récit en véritable enquête où les preuves s’accumulent progressivement.
Le choix de travailler directement chez une famille de maraîchers constitue un tournant narratif décisif. Plutôt que de mener son investigation à distance, depuis le confort d’un bureau, la narratrice s’immerge dans le quotidien agricole…Et le lecteur avec elle.
Elle noue des liens avec ces hommes et ces femmes qui travaillent la terre, partage leurs gestes, leurs contraintes, leurs dilemmes. Cette proximité humanise considérablement le propos. On ne parle plus abstraitement de « l’agriculture intensive » ou « des pollueurs », mais de personnes concrètes, souvent elles-mêmes face à des contraintes et blocages qui ne leur laissent que très peu de choix. Les agriculteurs sont ici les maillons d’une chaîne qui les dépasse et les broie autant qu’elle dégrade l’environnement.
C’est précisément cette capacité à dévoiler la complexité du système agro-industriel qui fait la valeur du livre. Stéphanie Arc remonte méthodiquement la filière, des champs aux laboratoires, des centres de recyclage aux sièges sociaux des multinationales de la plasticulture. À chaque étape, elle nous fait découvrir de nouveaux acteurs, de nouveaux enjeux, de nouvelles logiques économiques qui s’emboîtent pour former un ensemble cohérent mais destructeur. Le plastique agricole n’est pas le fruit d’une négligence isolée, mais le produit d’un mode de production qui privilégie systématiquement la rentabilité à court terme sur la préservation environnementale à long terme.
L’ironie qui parsème le récit évite que celui-ci ne sombre dans le découragement dépressif. Stéphanie Arc observe ses propres tentatives avec une tendresse amusée, consciente du décalage entre l’ampleur du problème et la modestie de ses moyens d’action. Cette autodérision n’est ni cynique ni résignée : elle témoigne plutôt d’une lucidité salutaire sur les limites de l’engagement individuel. On ne sauvera pas la terre seule, avec sa bonne volonté et son indignation, aussi légitimes soient-elles. Mais cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à agir, à comprendre, à témoigner.
Comment je n’ai pas sauvé la terre n’est ni tout à fait un essai, ni tout à fait un roman, ni tout à fait un reportage. C’est un livre hybride qui emprunte à chacun de ces formats ses forces respectives : la rigueur documentaire de l’enquête journalistique, la subjectivité assumée du récit personnel, la mise en intrigue romanesque qui maintient l’attention du lecteur.
Si le livre excelle à diagnostiquer, à décrire, à analyser les mécanismes de la pollution plastique agricole, il laisse cependant le lecteur avec ses questions : et maintenant, on fait quoi ?
Certes, le titre prévenait déjà qu’il ne s’agirait pas d’un manuel de sauvetage planétaire. Néanmoins, après avoir si bien compris le problème, on aimerait quelques pistes pour contribuer, même modestement, à des changements structurels. Cette frustration témoigne cependant de la réussite du livre : il nous a suffisamment convaincus de l’urgence pour que nous souhaitions passer à l’action.
Finalement, Comment je n’ai pas sauvé la terre s’est imposée pour moi comme une lecture essentielle pour quiconque s’intéresse aux enjeux environnementaux contemporains, et particulièrement à la pollution plastique souvent invisibilisée de l’agriculture intensive.
C’est un livre qui questionne nos certitudes confortables, qui complexifie notre regard sur les « bons » et les « méchants » de l’histoire environnementale, qui nous rappelle que la conscience individuelle, bien que nécessaire, ne suffira jamais à renverser des structures économiques profondément établies.
À défaut de sauver seule la terre, Stéphanie Arc nous donne les outils pour comprendre pourquoi elle s’effondre. Et c’est déjà beaucoup.
Elle nous a fait attendre… Six ans déjà depuis Quitter Paris (1). Stéphanie Arc, journaliste scientifique, chargée de cours en création littéraire, spécialiste des questions de genre (2), pratique le roman avec assez de parcimonie pour que chacune de ses incursions dans ce domaine soit précieuse.
Le roman ? Si on pouvait à bon droit se poser la question à propos de la fiction précédente, elle paraît ici encore plus légitime. La narratrice, journaliste scientifique elle aussi, séjourne en Bretagne chez ses parents. Soudain frappée par l’abondance des débris de plastique polluant champs et falaises, elle s’en indigne. Ils foisonnent surtout autour de l’exploitation agricole des voisins, Sylvain et Dom. Le bruit court même que ceux-ci brûleraient sacs et bâches. C’en est assez pour que notre amie se lance dans une enquête personnelle et discrète, qui va la conduire à fréquenter et à séduire le couple de paysans, à leur proposer de travailler avec eux, à fabriquer un faux certificat l’autorisant à effectuer un stage dans leur exploitation. Mais, bientôt, elle sera conduite à remonter plus haut dans la chaîne des responsabilités. La voilà interviewant une écotoxicologue, un attaché de direction à la coopérative agricole locale, le délégué général du Comité de la plasticulture… jusqu’à pénétrer « dans l’antre du dragon », où voisinent « la Fédération de la Plasturgie », « le Groupement de la Plasturgie industrielle et des Composites » et autres entités tout aussi inquiétantes. C’est là, d’une certaine manière, tout le roman.
Tintin et les « diables fourchus »
N’attendez pas de moi que je vous résume les informations ni les conclusions qu’il contient. Lisez-le. Vous saurez tout sur les usages agricoles des matières plastiques, en particulier sur les « paillages », cette technique consistant à recouvrir le sol de façon à ne laisser à nu que l’espace nécessaire au plant, et d’éviter ainsi la prolifération des mauvaises herbes.
La question qui se trouve exposée ici, avec toute l’honnêteté et la précision qui s’imposent, est importante. Passionnera-t-elle le lecteur de roman ?… C’est à voir. Mais, vous vous en doutez, il y a d’autres choses dans le livre de Stéphanie Arc. Il y a, disais-je, une enquête. C’est-à-dire des malfaiteurs, les débris de plastique, ces « versatiles-suspects », ces « diables-fourchus », ces « envahisseurs-secrets »… Il y a, surtout, une enquêtrice. Portée par l’écriture nerveuse et inventive de son autrice, elle court de droite et de gauche avec une énergie, une vitalité, un humour mâtiné d’auto-ironie qui la situeraient quelque part entre Tintin et les Pieds nickelés. Fausse innocence, faux documents, espionnage, avec un peu de bonne volonté on verrait dans ce récit une forme nouvelle de thriller écologique.
Cependant les enquêteurs de fiction enquêtent toujours avant tout sur eux-mêmes. Ils changent en se découvrant à mesure qu’ils découvrent. Cette enquêtrice-ci ne fait pas exception à la règle. Et ce qui apparaissait d’abord comme un roman éducatif se révèle vite une sorte de récit d’initiation. À quoi ?… À l’ambiguïté. Plus notre détective progresse, plus ses certitudes s’effritent et plus la complexité du monde se déploie : les faiblesses coupables du consommateur (la synthèse chimique « coûte beaucoup moins cher ») ; la réalité quotidienne et contraignante à laquelle sont confrontés les agriculteurs, en l’espèce les fameux voisins, sympathiques, « convaincants » parce que « généreux », ayant « conscience des problèmes » et « tentant d’inventer des solutions ». Quant aux représentants de l’industrie, tous ne sont pas non plus si obtus que ça…
« Une envie folle »
Il ne s’agit pas, bien entendu, de prôner le déni, l’indifférence ou la résignation, mais d’envisager une question compliquée sous tous ses angles. Par ailleurs, Stéphanie Arc est trop subtile pour ne pas inclure dans les données du problème le personnage même qui le pose. Ce n’est pas en effet seulement la complexité des faits qui se découvre peu à peu. Ce sont aussi les motivations présidant à l’enquête. Il y va d’un désir. L’héroïne le dit : « Je voulais faire un stage dans leur exploitation. Ainsi, je pourrais passer du temps avec eux (…). Cela faisait partie de mon plan, mais surtout j’en avais une envie folle ». Pourquoi ? Seraient-ce les matières plastiques elles-mêmes l’objet de sa passion, ces matières qui lui apparaissent en rêve et dans lesquelles, « folle de joie de les revoir », elle se roule avec délice ?… Serait-ce plutôt ce couple de voisins, pour lesquels elle éprouve une véritable fascination, qu’elle épie et dont elle écoute les conversations derrière la haie ? Ou est-ce plus précisément l’aimable Sylvain – « Ce que je voulais, moi, c’était traîner avec lui (…), le regarder s’occuper de ses animaux » ?…
On pourrait sans doute remonter vers des zones plus obscures encore. Tout cela, au fond, est peut-être une histoire de famille, ou de familles. Il y a celle que forment les voisins et leurs deux petites filles. Mais il y a aussi celle de la narratrice, famille militante au sein de laquelle elle a passé une enfance placée sous le signe du « catastrophisme éclairé », avec badges et collages nocturnes. À présent désabusé, le père semble avoir joué là un rôle essentiel. Et notre narratrice lâche au détour d’une page : « Je comprenais très bien qu’on prolonge l’ombre de son père ou que l’on veuille s’y arracher ». Soucieuse de découvrir, près de Sylvain, « ce que soigner veut dire », pleine de zèle dans l’apprentissage de la culture des « cocos », elle se place par rapport à lui dans une position qu’il est difficile de ne pas dire filiale.
Cette affaire de polymères en bord de mer serait donc une histoire de pères ? En tout cas, elle s’arrête quand, soudain, l’ex-enquêtrice « les recon[naît] à peine, [ses] chers voisins ». « Peut-être avions-nous vieilli », suppute-t-elle. « La magie s’était envolée »… Quelque chose n’est plus d’actualité, mais quoi ? Stéphanie Arc se garderait bien de creuser les terrains friables ou d’éclairer les zones d’ombre. Récit documentaire, quasi-roman policier, réflexion politique, coup de sonde dans les profondeurs de la conscience militante ? Les approches possibles se superposent, incitant à une étrange lecture stratifiée. On privilégiera à son gré une couche ou l’autre. L’intérêt principal réside dans leur empilement. P. A.
Published in Actualité Comment je n'ai pas sauvé la terre Création littéraire Médias / presse sur "Comment je n'ai pas sauvé…" Romans